Festival Constellations de Metz

L’art de la diversité numérique

Pour sa huitième édition, le festival messin s’est déroulé cette année du 20 juin au 31 août avec comme thème les “espaces libres”. Pensé sous forme de balades artistiques, il invite le public à découvrir la ville autrement, avec des installations d’art urbain en journée et d’arts numériques à la nuit tombée… Voici, accompagné de Yohann Buÿs, directeur technique du Festival, une visite non exhaustive du parcours nocturne.

Masha d’Anton Dehtiarov, Marek Kvetán et Svitlana Reinish – Photo © Ludovic Bouaud

Une simplicité qui fait sens

Derrière le Temple Neuf, Masha, une structure gonflable lumineuse en forme de poupée russe géante, est allongée sur une pelouse. L’artiste slovaque Marek Kvetán a créé cette œuvre en réponse au conflit en Ukraine. Habituellement exposée sur des places ou dans des rues passantes où elle gît tel un jouet abandonné, les organisateurs ont préféré l’installer dans le Jardin d’Amour du Temple Neuf afin de limiter les risques d’encombrement de l’espace urbain et de vandalisme durant les deux mois et demi d’exploitation. Deux artistes ukrainiens ont été associés au projet par le Festival pour concevoir un habillage sonore et lumineux aux alentours de la matriochka. Le message est fort, même s’il l’aurait peut-être été encore plus plongé dans le silence au milieu d’un grand espace.

Une autre installation gonflable est exposée dans le Cloître des Récollets, à côté du jardin de plantes médicinales. Le Beanstalk Shoot de Filthy Luker et Pedro Estrellas est une pousse de haricot géant émergeant au milieu des pavés. Par ses proportions et sa couleur verte surnaturelle, elle nous plonge tout droit dans l’univers du conte Jack et le Haricot magique. Un monticule de pavés a été disposé à sa base pour donner l’impression que le sol s’est fracturé pour laisser place à cet alien horticole. Une bande son constituée de nappes, craquements et bruits d’insectes accentue l’impression d’étrangeté. Contrairement à Masha qui est éclairée de l’intérieur par des rubans LED disposés sur des cordes à linge tendues au milieu de la structure, le haricot n’est éclairé que par l’extérieur, à l’aide de PAR LED disposés à vue, au sol, cassant un peu la magie du propos.

Beanstalk Shoot de Filthy Luker et Pedro Estrellas – Photo © Ludovic Bouaud

Dans l’Église des Trinitaires, Guillaume Marmin a créé, en collaboration avec des astrophysiciens, Oh Lord!, une œuvre basée sur l’observation du soleil. Il a compilé 15 000 images de l’astre, provenant de différentes bases de données, pour en faire une séquence diffusée en rétroprojection sur un écran circulaire. L’écran a été stratégiquement perforé pour laisser passer des faisceaux de lumière matérialisés dans un brouillard diffusé par une machine Look Unique 2.1. La 2D prend ainsi une troisième dimension et les images elles-même paraissent par moment en relief. L’écran est intégré dans un grand fond en taps noir réalisé par l’équipe technique du Festival, occultant le chœur de l’Église et créant un sentiment de suspension de l’astre.

Phosphorescence & interactions

L’artiste suisse Alan Bogana a proposé une fresque lumineuse. Exposée dans la Chapelle Sainte-Blandine, Sensitive flows and glows est constituée de panneaux en Plexiglas usinés en symétrie puis collés sous pression, dans lesquels sont creusés des canaux dont les formes évoquent par endroit des systèmes racinaires, des organismes unicellulaires ou des toiles d’araignée, le tout relié par un réseau orthogonal rappelant un peu une carte électronique. À l’arrière de l’œuvre, un ensemble de tuyaux reliés à une pompe hydraulique permet de faire circuler dans ces canaux un fluide phosphorescent. Deux sources lumineuses type lyre à UV, situées en face et en contre, excitent ponctuellement certaines zones de la fresque. Elle semble alors prendre vie au gré des mouvements du fluide lumineux. Des pointeurs lasers 1 mW sont laissés à disposition du public qui peut lui aussi s’amuser à exciter le fluide et contempler ses déplacements. Le tableau étant entouré d’un cadre phosphorescent, certaines personnes l’utilisent comme moyen d’expression en réalisant des œuvres éphémères au laser.

Constellation par 1024 Architecture – Photo © Ludovic Bouaud

Des astres plein les yeux

Pour la troisième année consécutive, la Moselle est utilisée comme écran pour nous donner à voir un ballet d’étoiles scintillantes à la surface de l’eau. L’œuvre Constellation du studio 1024 Architecture a été achetée par la Ville de Metz en 2022 et constitue, par sa position géographique, un liant dans le parcours nocturne. Elle est réalisée à l’aide de quatre lasers verts de 5 W ; deux assurent les étoiles et les deux autres projettent un cheminement de rayons reliant les points lumineux, se croisant et s’interconnectant. Le tout est généré par un algorithme numérique et accompagné de nappes musicales du genre cosmique. Ainsi se forment et se défont des constellations d’étoiles telles que nous les représentons sur les cartes astronomiques. Les quatre appareils sont perchés sur un totem en truss posé sur le Pont Saint-Georges. À l’origine, le projet prévoyait de multiplier et d’espacer les projecteurs laser, mais l’image résultante perdait en netteté. Le meilleur angle de vue se situe d’ailleurs au pied du totem, dans l’axe de la projection, et l’animation devient plus floue lorsque nous la contemplons depuis un autre point du pont. Afin d’éviter que des acrobates amateurs n’escaladent le totem, sa base est habillée d’une structure en Plexiglas rétroéclairée intégrant un film imprimé. Cet élément de sécurité fait donc aussi office de cartel.

 

Une communication efficace

Éther et sa tour de projection de Grégory Wagenheim – Photo © Ludovic Bouaud

Les cartels de chaque œuvre du parcours sont d’ailleurs réalisés sur ce même principe de structure parallélépipédique rétroéclairée avec le texte en blanc sur fond noir agrémenté de points colorés. Ils sont associés, dans les sites les plus reculés du circuit, à des ballons lumineux sur pied estampillés au nom du Festival qui permettent de s’orienter facilement dans le cheminement. Disséminées dans la ville, quatre tours reprenant à grande échelle l’esthétique de ces totems et intégrant des projecteurs à gobos Halto Kepler 350, nous donnent à voir sur les façades avoisinantes des images statiques blanches de formes simples réalisées façon pixel art. Ces images sont extraites de la projection laser Éther conçue par Grégory Wagenheim sur la façade de l’Hôtel de Région. Plus qu’une idée de continuité géographique, elles permettent un rappel de l’existence du Festival dans des endroits plus écartés du parcours, attisant ainsi la curiosité d’un public non aguerri. Certains sites étant problématiques au niveau de l’alimentation électrique, ces tours ont été modifiées de façon à devenir autonomes en intégrant des panneaux solaires reliés à des stations électriques portables EcoFlow. Ce genre de problématiques d’approvisionnement se retrouvant sur beaucoup de lieux avant la mise en service des installations, ces batteries sont aussi utilisées pour alimenter les appareils électroportatifs lors des opérations de montage et démontage.

Alcove LTD d’ENCORSTUDIO – Photo © Ludovic Bouaud

Alcove LTD d’ENCORSTUDIO – Photo © Ludovic Bouaud

Monochromes et géométriques

Le Jardin Fabert accueille pour cette édition un container maritime blanc vitré sur ces quatre faces. De prime abord, nous pourrions avoir l’impression de se retrouver devant le bureau de vente in situ d’une future opération immobilière. Mais le container est bardé de bandes à LED blanches, agencées en une centaine de traits lumineux parallèles disposés au sol et au plafond, ainsi qu’un autre suspendu en son centre et quelques-uns sur les pourtours extérieurs. Une séquence faite de chenillards dynamiques produit des vagues de lumière entrecoupées de flashs et de respirations du trait central. En plus de ce dispositif, toutes les surfaces vitrées sont recouvertes de film dépoli à cristaux liquides qui, excité électriquement, peut faire passer instantanément les vitres d’une transparence totale à un état opaque. Ce film est découpé en bandes verticales de 15 cm de large contrôlées individuellement. Cela permet à la fois de générer des opacités globales donnant des sensations de fermeture, voire de fumée, et des chenillards frénétiques striant le container d’une alternance de bandes transparentes et dépolies. Alcove LTD est une réalisation d’ENCORSTUDIO qui interroge sur l’isolement et la mutation spatiale ; et en effet, nous retrouvons bien ces deux sensations en contemplant les transformations visuelles de ce container bercé par un habillage sonore tout droit sorti d’un film de science-fiction.

Alcove LTD d’ENCORSTUDIO – Photo © Ludovic Bouaud

Alcove LTD d’ENCORSTUDIO – Photo © Ludovic Bouaud

Dans un style différent mais tout aussi blanc, l’artiste slovaque Sedemminut a réalisé deux installations techniquement assez simples, basées sur une multiplicité de structures géométriques ornées de bandes à LED blanches et disposées dans l’espace urbain. The Fragments est constituée de rectangles aux pourtours lumineux évoquant des portes, disposés au milieu de la végétation. La séquence met alternativement en lumière des sections de ces rectangles, produisant des effets de perspective dans la cour fraîchement restaurée du Musée de la Cour d’Or. Les câbles d’alimentation sont dissimulés dans la pelouse, optimisant l’intégration du dispositif. For peace! reprend le même principe avec des structures filiformes simples symbolisant le corps d’un coureur stylisé façon pictogrammes. Les structures, disposées les unes derrière les autres, représentent la décomposition du mouvement d’une course à pied. Aux illuminations d’ensemble succèdent des chenillards dont l’accélération évoque le passage d’une marche tranquille à une course effrénée. Les contraintes du lieu ont imposé une disposition sur une trajectoire ovale, là où l’œuvre est habituellement exposée de manière linéaire dans des espaces de 100 m de long. Là encore, nous pouvons nous imaginer que la résonance avec la guerre en Ukraine, affirmée dans le propos de l’artiste, s’exprimait mieux avec une fuite en avant qu’en tournant en rond. Un partenariat a été initié par le Festival avec le duo messin NIID pour mettre en son l’installation. Un sub et quatre enceintes sur pied, réparties aux quatre coins de la cour, émettent des nappes électro spatialisées pour soutenir le propos.

For peace! de Sedemminut – Photo © Philippe Gisselbrecht

Zoom sur un coup de cœur

Ce même principe de décomposition du mouvement a été utilisé par Benjamin Nesme et Marc Sicard, de l’agence Luminariste, pour créer Un oiseau de passage. Cette sculpture monumentale de 32 m de long est composée de soixante-quatre profilés filiformes en aluminium de 3 à 4 cm de large, ornés de bandes à LED Neon Flex polychromes matriçables. Chaque élément est cintré de manière à représenter une étape du vol d’un oiseau vu de face. Ils sont fixés tous les 50 cm sous un truss noir qui embarque aussi le système de pilotage des LED ainsi que la diffusion sonore. Initialement exposée sur pieds au Bright Festival de Bruxelles, co-financeur du projet avec les Constellations de Metz, l’œuvre a ici été suspendue dans la nef de la Basilique Saint-Vincent. Le côté aérien s’en trouve démultiplié, le truss disparaît derrière les profilés. Associée à l’animation visuelle, la juxtaposition des éléments dans la profondeur nous donne à voir les battements d’ailes de ces oiseaux de lumière qui viennent vers nous et repartent vers le chœur de l’édifice. Les variations chromatiques engendrées sur les piliers et leurs ombres mouvantes projetées sur les murs des bas-côtés nous laissent à penser que cette sculpture ornithologique résonne à merveille avec l’architecture du lieu. L’œuvre semble avoir été dimensionnée pour l’édifice, la forme de certaines ailes rappelle celle des voûtes de la Basilique. L’intitulé même du “parcours pierres numériques” prend ici tout son sens. La séquence lumineuse a été conçue sous forme de pixel mapping à l’aide du logiciel MadMapper puis intégrée dans un lecteur autonome pour simplifier l’exploitation sur une longue durée.

Un oiseau de passage par l’agence Luminariste (Benjamin Nesme et Marc Sicard) – Photo © Sven Klügl

Le choix s’est porté sur un Raspberry Pi MiniMad, à la fois compact et puissant, qui permet de diffuser simultanément les huit pistes audio et les trente-deux univers Artnet. L’écriture dramaturgique s’est nourrie d’allers et retours entre les propositions sonores et la programmation visuelle pour raconter une histoire commune, sans que l’une des deux disciplines ne devienne l’illustration de l’autre. L’esthétique sonore qui en résulte est vraiment différente de celles des autres projets. Le concepteur François Weber a opté pour une diffusion en Ambisonic le long des 32 m de truss. Elle est assurée par huit enceintes Yamaha MSP5 choisies pour leur précision et leur discrétion. L’idée d’ajouter des subs a été écartée pour éviter d’alourdir visuellement le dispositif. Les émotions produites habituellement par des fréquences graves ont donc été remplacées par des sonorités capables d’apporter de l’énergie mais situées dans le haut du spectre sonore : des éclairs, des souffles, des vagues, … Associées à des cris d’oiseaux, des battements d’ailes, des sirènes de bateau ou des bruits de moteurs, elles nous invitent au voyage. Ces sons, diffusés sous forme de trajectoires sonores par ce système immersif, s’entremêlent aux musiques composées par Camille Rocailleux, qui enchaînent des progressions harmoniques au clavier et des vocalises évanescentes. En sept minutes, ces oiseaux traversent des océans, des tempêtes, des villes : le pari initial de raconter une migration et sa modification par la présence humaine afin de nous alerter sur la disparition des populations d’oiseaux est gagné. En synergie avec ce discours, les deux acolytes de Luminariste ont réalisé cette œuvre avec l’idée de réduire au maximum l’impact écologique. Elle a été construite avec des matériaux recyclés et d’autres recyclables facilement, en évitant les collages et mélanges de matières pour faciliter le tri. Le pont est demandé à l’organisateur afin de limiter le volume de transport à un camion de 20 m3. C’est peut-être aussi un peu tout cela que nous ressentons lorsque nous levons la tête pour admirer ces oiseaux de passage.

Un oiseau de passage par l’agence Luminariste (Benjamin Nesme et Marc Sicard) – Photo © Sven Klügl

Au cœur de la Ville, les mappings survitaminés de l’Espagnol Filip Roca et du Serbe Zarko Komar (Glass Box), et des Italiens d’Antaless Visual Design (Mind Fields) illuminent de mille feux la façade de la Cathédrale Saint-Étienne et nous en mettent plein les mirettes. Le dispositif technique est resté identique à celui utilisé lors de notre précédente visite ; seuls les projecteurs autrefois installés sur le balcon du bâtiment ont été supprimés pour alléger la mise en œuvre et se concentrer sur l’aspect vidéo. À vrai dire, ces réalisations brillent plus grâce aux six vidéoprojecteurs Panasonic laser 4K 30 000 lm qui les diffusent que par leur originalité artistique. Il faut dire que depuis le temps que nous voyons des projections sur des façades d’église, cela devient difficile de renouveler le style. Mais le mapping de la Cathédrale reste indispensable au sein de la programmation pour attirer les novices en arts numériques et les inviter à découvrir le reste du parcours qui réserve de belles surprises. Les équipes, elles, préparent déjà la prochaine édition et surtout la suivante, qui fêtera ses dix années d’existence. Longue vie aux Constellations !

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