Le cimetière des dieux oubliés
David Bobée aime réinterroger les grandes figures du répertoire théâtral, de Hamlet à Peer Gynt, de Roméo et Juliette à Lucrèce Borgia. Ces nouvelles lectures, à l’aune du théâtre du XXIe siècle, sans aucune réécriture, nous procurent une résonnance des œuvres avec “ici” et “maintenant”. La mise en scène de Dom Juan révèle le nouveau (ou le vrai) visage du personnage. Le héros est un prédateur dominateur et sexiste qui impose une vision de la société. Ce personnage haïssable se promène dans un cimetière de statues où une scénographie imposante transcrit la vision inquiétante de la pièce.

Dom Juan – Photo © Arnaud Bertereau
David Bobée a toujours créé les scénographies de ses mises en scène. “Dès la lecture d’un texte, l’espace devient primordial. Je ne commence pas le travail avec les acteurs sans avoir imaginé la scénographie qui offre aux interprètes un territoire de recherche.” Pour cette production, il a co-signé la scénographie avec Léa Jézéquel, qui a été son assistante sur d’autres créations. “Nous avions un vocabulaire commun et en travaillant avec une altérité, je profite d’un dialogue et d’une complémentarité qui enrichissent.”

Dom Juan – Photo © Arnaud Bertereau
Une lecture politique
Rien n’a été changé dans le texte ; c’est le regard porté qui lui procure une nouvelle signification. Comment les filtres politiques d’aujourd’hui peuvent-ils donner une nouvelle résonnance à ce texte ? “La pièce nous parle de la xénophobie, de la violence et de la discrimination. Dom Juan est tour à tour classiste, sexiste, glottophobe, dominant, … Il est toxique et évolue dans un système de domination avec le poids d’un héritage de patriarcat. Il incarne un prédateur avec une masculinité problématique. C’est un Dom Juan très sombre, en dépression, alcoolique, symbole d’un monde touchant à sa fin.” Même si la présence de la statue de pierre (notamment celle du Commandeur) est centrale dans la pièce, David Bobée s’en empare et élargit la problématique. Faut-il déboulonner les statues dont les histoires nous encombrent au XXIe siècle ? “Il faut surtout se poser la question de pourquoi les honorer. Ériger des statues est un acte idéologique puisque c’est le pouvoir qui décide. Elles sont représentatives de l’écriture d’une histoire. Alors, quel récit collectif voulons-nous raconter dans cette scénographie urbaine ?” La réponse serait d’enlever les figures de leurs piédestaux pour être à hauteur d’homme et avoir la possibilité de regarder notre pire part en face.

Dom Juan – Photo © Arnaud Bertereau
C’est ainsi que l’art peut questionner le sens de l’histoire. La question se pose aussi sur la réécriture du répertoire. “Je mets en scène Dom Juan ; je ne déboulonne pas l’œuvre ; je le montre autrement. Je retire la figure de Dom Juan de son piédestal. Voici des siècles que nous ne l’avons pas regardé comme un prédateur. Je souhaite dévoiler cet aspect du texte qui révèle sa part de monstruosité. La figure du héros est ainsi mise à terre. C’est également une façon de défendre les personnages secondaires, de leur donner une épaisseur, une humanité ; de défendre les victimes en leur donnant un parcours de réparation. Nous n’avons pas besoin d’un Deus ex machina pour la vengeance, d’où le déboulonnage de la statue du Commandeur. Cette vengeance est prise en charge par Charlotte et Pierrot.”

Dom Juan – Photo © Arnaud Bertereau
Quel espace engendre cette pensée ?
“Un cimetière de statues déboulonnées comme une déliquescence progressive du patriarcat”, c’est ainsi que David Bobée décrit la présence impressionnante des sculptures dont des corps masculins abandonnés, un musée en ruine comme un paysage de désolation de notre civilisation. La référence serait le musée de la Citadelle de Spandau à Berlin où l’on se promène au milieu de statues du régime stalinien, du nazisme, de la chrétienté, mais aussi des statues simplement ratées. “Il représente la face cachée, la partie honteuse de l’humanité, notre part la plus sombre alors que d’habitude, dans les musées, nous visitons la partie glorieuse de l’humanité.” Lorsque le rideau s’ouvre, apparaît dans un éclairage clair/obscur le corps nu d’une énorme statue allongée représentant le dieu Ilissos. Ce dieu grec, aujourd’hui oublié, apparaissait pourtant à l’ouest du fronton du Parthénon. C’était le dieu d’un cours d’eau du même nom qui s’est aujourd’hui tari. Il est l’élément principal de la scénographie et impose sa masculinité à l’espace. Praticable, Dom Juan l’escalade, s’y installe. Il est rejoint par Sganarelle et Elvire. Sa sollicitude se déroule devant un cyclo rouge, une image qui nous rappelle Dracula de Coppola. “Dom Juan se trouve en haut de la statue et s’approche au bord du vide comme une envie de suicide. Il exprime sa liberté dans la destruction, creuse sa propre tombe et, pourtant, sous le sol, il n’y a pas d’abyme.” C’est ainsi que lorsque les lattes du plancher sont enlevées, c’est le plancher du théâtre qui apparaît et non pas un trou. Quatre grandes statues sont déplacées par les comédien.ne.s et technicien.ne.s. Des sculptures plus petites et souvent brisées recouvrent le plateau.

Achille – Photo © Mahtab Mazlouman
Le Commandeur est représenté par la statue équestre d’un conquistador espagnol du XVIe siècle, Sebastián de Belalcázar, qui a été déboulonnée en 2020 en Colombie puisqu’il était, pour les Amérindiens, le symbole des violences dont ils ont été victimes. La statue d’Achille, composée d’un buste et d’une tête qui se détachera, est la reproduction de celle qui se trouve dans un palais en Grèce, jamais achevé et aujourd’hui à l’abandon. La dernière est une fusion de différentes statues de régimes politiques, de Staline, Napoléon, de commandeurs ou d’empereurs romains (Néron, Caligula). Après la confrontation de Dom Juan avec les frères d’Elvire, le sable commence à couler des cintres, un ruissellement en continu jusqu’à la fin de la pièce. “Deux sens sont donnés à ce sable. Tout d’abord, c’est le décor de l’effritement du monde, un patriarcat en dégradation. Les statues se fragmentent et créent de la poussière. D’autre part, c’est aussi un sablier annonçant la fin de Dom Juan.”

Dessin d’Achille – Photo © Mahtab Mazlouman
Le défi du décor
La scénographie a été élaborée dans les ateliers du Théâtre du Nord. Valéry Deffrennes, responsable de l’atelier, explique les étapes de la construction : “Les scénographes nous ont présenté le projet un an à l’avance. Ce projet inhabituel et d’une telle envergure nécessitait une adaptation du planning et la constitution d’une équipe avec des sculpteurs. Nous avions six mois pour construire la grande statue afin que David Bobée puisse travailler sa mise en scène. Nous avons commencé par un modelage en terre au 1/10e pour validation. Nous manquions de place alors nous avons sollicité l’entreprise Atlantic Modelage Composite qui possédait des robots, des défonceuses sur cinq axes, manipulées par ordinateurs, pour découper les polystyrènes. Une trentaine de morceaux a été assemblée à l’atelier puis travaillée et peaufinée par les sculpteurs.”

Dom Juan – Photo © Mahtab Mazlouman

Achille – Photo © Mahtab Mazlouman
La statue d’Ilissos mesure 10,50 m de long sur 4,50 m de hauteur. Armée à l’intérieur, elle est composée de onze modules de 2 m², 1,50 m de haut. Elle pèse une centaine de kilos à cause du polystyrène assez dense et de la résine qui a été rajoutée, suffisamment solide pour que la sculpture soit praticable. Le polystyrène brut n’était pas assez solide pour le transport donc il a été renforcé avec une résine acrylique intérieur armée avec de la toile de verre puis peint en imitation de pierre. Pour manipuler facilement les modules, ils ont été découpés à l’intérieur au fil chaud pour un système d’enquillage en tenon-mortaise. À l’intérieur des modules, des crevasses ont été créées puis de la résine et des anneaux ont été ancrés afin d’accrocher les modules, de les lever grâce aux perches des théâtres et ainsi installer les statues. La statue est sanglée par une armature métallique à l’arrière et des escaliers y ont été accrochés pour permettre aux comédien.ne.s d’y accéder. La statue du Commandeur mesure 3 m de haut et est composée de trois morceaux ; celle d’Achille est en deux morceaux, la tête et le buste. Elles sont posées sur des chariots à roulettes.

Ilissos dans l’atelier – Photo © Mahtab Mazlouman
“Pour renforcer les sculptures, nous avons rajouté du bois et de l’acier. Comme la statue du Commandeur est déboulonnée, nous l’avons recreusée et mis des mécanismes en acier à l’intérieur, avec des points de pivot et des freins. Le socle du cheval devait être solide et rigide sur les deux faces. D’un côté, le cheval y est accroché et de l’autre, lorsqu’il est à plat sur le plateau, Dom Juan se met dessus. La structure à l’intérieur est en aluminium afin qu’elle soit la plus légère possible mais nous avons ajouté des freins en acier de notre fabrication et de la résine sur tous les côtés. Le socle devient lourd à manipuler mais, finalement, cette difficulté pour les comédien.ne.s de le déplacer sert aussi la pièce.” La tournée nécessite deux semi-remorques dont un uniquement pour la grande statue. L’atelier a construit des chariots spécifiques pour transporter les éléments des sculptures.

Croquis – Document © David Bobée
La pièce, Dom Juan ou le Festin de Pierre, n’a jamais aussi bien portée son nom. La scénographie est un manifeste, un paysage mortifère mettant en valeur le face à face des corps, ceux inertes et figés des statues et les corps en mouvement de Pierrot et Charlotte qui dansent. La sculpture devient le refuge de Dom Juan ou le lieu de sa tentation de la mort. La vengeance vient des hommes et non des dieux oubliés ou déboulonnés.
Générique Dom Juan ou le Festin de Pierre de Molière
- Mise en scène et adaptation : David Bobée
- Scénographie : David Bobée et Léa Jézéquel
- Lumière : Stéphane Babi Aubert
- Vidéo : Wojtek Doroszuk
- Musique : Jean-Noël Françoise
- Costumes : Alexandra Charles
- Construction du décor : Les ateliers du Théâtre du Nord