La gestion infernale d’un gros festival

Hellfest : l’exception qui confirme la règle

Il serait très optimiste de notre part d’arriver à couvrir un tel sujet sur un seul article, tant les thématiques sont nombreuses et variées.
Néanmoins, il serait également dommage de ne pas s’intéresser à l’un des plus beaux exemples de réussite de ces 20 dernières années en matière de festival de musique amplifiée, survivant à deux années d’annulation consécutives.
Voilà pourquoi cet article se divisera en deux parties, publiées sur deux numéros successifs de l’AS.
Nous aborderons dans cette première partie les aspects logistiques et humains, ainsi que la régie générale et les différents postes clés de la production exécutive sur site.

Le public arrive pour les premiers concerts

Le public arrive pour les premiers concerts


Pourquoi le Hellfest ?

Pour resituer le contexte, précisons qu’il existe à l’heure actuelle en France plusieurs festivals ayant réussi à s’installer dans le paysage culturel français avec une empreinte forte. A l’image des Vieilles Charrues, du Main Square, des Eurockéennes, de Solidays, de Rock en Seine, des Francofolies, et de bien d’autres, le Hellfest est un festival de musiques actuelles, nécessitant une mise en œuvre technique conséquente et exigeante.

Mais au-delà de la programmation musicale, nous nous trouvons ici devant une entité toute singulière, regroupant un nombre incroyable de métiers du monde de l’art (sculpteurs, designers, ferronniers, artistes plasticiens…), et du spectacle (décorateurs de cinéma, techniciens, ingénieurs…).

Pour une édition normale (3 jours), les 6 scènes rassemblent 180 000 festivaliers avec presque 200 groupes. Cette année, pour cette édition double (3 jours + 4 jours), ce sont 420 000 personnes qui seront venues assister à la performance de 362 groupes.

Les ressources techniques et humaines deviennent donc vite colossales, avec une volonté clairement affichée d’évoluer sans cesse afin d’offrir aux festivaliers une expérience à la hauteur des moyens investis.

La carte du site, et tous ses aménagements et services

La carte du site, et tous ses aménagements et services

Une des personnes centrale dans la préparation et l’exécution de cet événement est le directeur de production « Twiggy » Chatal (de son prénom Pierre-Marie). Présent depuis le début de l’aventure auprès de Ben Barbaud (fondateur du festival avec Yoann Le Nevé) et Guillaume Le Pit (directeur technique), il endosse depuis de nombreuses années plusieurs caquettes allant de la production artistique à la logistique, la relecture des contrats des artistes, les validations de fiches techniques, etc…
Une fois la phase de préparation effectuée, il endosse sur le site le rôle de régisseur général des Main Stages (2 scènes côte à côte en alternance) avec bien entendu de proches collaborateurs et des alter-ego pour les autres scènes (Altar, Temple, Valley, Warzone) comme David Auffray, par exemple.
Son expertise et son expérience sont des atouts majeurs pour mener à bien un événement de cette ampleur. La cohérence des équipes (production, techniques…) est pour lui indispensable et apporte une réelle valeur ajoutée.

Les Main Stages (de dos) : le ballet des semi-remorques

Les Main Stages (de dos) : le ballet des semi-remorques

Il nous explique son rôle dans cet organigramme complexe :
« Mon poste est assez difficile à qualifier sur un festival comme le Hellfest qui n’est pas conventionnel dans son organisation. Je me définis comme un production manager, mais je travaille également dans la production pure, l’administratif parfois, l’établissement de certains documents officiels, jusqu’à la régie de scène. Je travaille en étroite collaboration avec mon directeur technique Guillaume Le Pit. Mes équipes sont en majorité constituées de gens fidèles au festival, et ayant une vraie connaissance des styles musicaux programmés.

Notre grosse particularité reste le nombre de groupes accueillis, avec des têtes d’affiche qui n’ont pas forcément l’habitude de s’adapter aux autres ; c’est un vrai challenge pour les équipes d’amener tout le monde à travailler dans le même sens, et de faire les compromis nécessaires. L’enjeu de ma préparation est d’arriver à ce que tout roule dans un laps de temps imparti très serré.

Aujourd’hui, des groupes demandent à venir jouer au Hellfest : ils arrivent avec des « kits » énormes et avec une volonté de sortir le grand jeu. Nous sommes une sorte de vitrine. Nous nous sommes déjà retrouvés sur une Main Stage avec 9 consoles retours en même temps. On veut les accueillir au mieux, leur permettre de tout intégrer, les effets pyrotechniques, leurs 5 semi-remorques, etc…
La priorité pour chaque scène est donnée à la tête d’affiche, et toutes les adaptations suivent derrière pour le line up de la journée : en moyenne 7 à 8 groupes en tout par Main Stage et 9 groupes sur les autres scènes. Il y a une vraie hiérarchie mais tout le monde y trouve son compte ; c’est une vraie collaboration.

L’entrée principale sur le site : la Cathédrale

L’entrée principale sur le site : la Cathédrale

La pression repose autant sur les productions des artistes que sur la nôtre, et nous y arrivons à chaque fois.

Pour une édition « normale » comme en 2017, la préparation me prend 2 mois. En 2019 avec le Knotfest (1 journée) qui s’est rajouté, et les évolutions du site (écrans vidéo notamment), cela m’a pris 4 mois. Pour cette édition 2022, j’aurai passé 6 mois à préparer le festival. Même si cette double édition restera unique, a priori, les enjeux de cette année nous ont permis d’aller encore plus loin, d’autant que nous avons subi toutes les conditions possibles sur un festival en plein air, de la canicule aux orages – le tout dans un contexte sanitaire encore fragile et avec des problèmes de disponibilité de matériel et de main-d’œuvre. »

Le Hellfest, comme à peu près tout le secteur culturel, a subi de plein fouet le manque de personnel dû aux réorientations professionnelles de nombreux intermittents durant la pandémie. Aucun festival par ailleurs ne pourrait fonctionner sans les bénévoles, et ceux-ci fournissent un travail remarquable, à tous les niveaux.

L’entrée du royaume du Muscadet par l’artiste Jimmix

L’entrée du royaume du Muscadet par l’artiste Jimmix

La maîtrise logistique

– Un élément crucial

Dans la logistique, beaucoup de compétences se rejoignent et de nombreux métiers se retrouvent ainsi représentés.

Dans le cas d’un festival de musique, les secteurs principaux se regroupent tous autour de la gestion des accès vers le site et sur le site, les transports des artistes (le terme de run est couramment utilisé), le personnel de sécurité, les aménagements, et le respect des plannings et horaires.

Les accès des zones techniques sont très bien pensés, avec une signalétique omniprésente, mais indispensable. Le fait de ne pas pouvoir s’agrandir à volonté est une contrainte supplémentaire, et l’implantation du site dans ce paysage rural et viticole oblige les équipes à optimiser chaque espace.
Comme souvent, les véhicules privilégiés pour se déplacer dans ces zones restent les quads, motos, ou caddies (comme ceux présents sur les parcours de golf).

A plusieurs centaines de mètres de là, les parkings s’améliorent également et un système de navettes (shuttle) est nécessaire pour le plus grand, celui de 39 hectares.

Des solutions devront être trouvées pour rendre les attentes moins longues et fluidifier le trafic.
Une fois encore, on comprend bien à quel point les problématiques d’un festival sont différentes suivant son emplacement.

Pour la partie concernant les artistes, la régie mérite une attention bien particulière, car elle est le point de départ qui va rythmer toute la suite des événements.
Elle est préparée par Twiggy et Romain Donet, qui mettent en place (pour les artistes ne voyageant pas en tour-bus) 30 à 35 vans conduits par 60 à 70 bénévoles.

Un air de fête foraine avec la grande roue

Un air de fête foraine avec la grande roue

Twiggy : Romain enregistre toutes les demandes des artistes dans un énorme tableur, mais notre prestataire peut également répondre aux demandes non prévues par notre production si elles ont étés formulées trop tard, par exemple. Toute demande de run non prévue peut ainsi être honorée, mais aux frais de la production de l’artiste. Il nous serait impossible d’inclure ça dans notre logistique avec déjà le nombre de bénévoles mobilisés à ce poste. Deux équipes de 2 font le tour de l’horloge par van, et sont au courant en temps réel de toutes les surprises liées aux retards de vols ou autres problèmes de bagages, voire des changements de running order (ordre de passage des groupes sur scène).

En ce qui concerne les passages par Clisson de tous ces véhicules, et pour éviter le stationnement sauvage, cette année, 10km de séparateurs de voies, lestés en eau, ont été installés sur le bas-côté de la voirie communale et départementale. Cela facilite énormément la circulation de nos véhicules depuis Nantes et alentour.

Il y a souvent un élément dont on parle peu et qui pourtant revêt une importance capitale : l’eau.
La gestion de l’eau et de l’assainissement sont des maillons essentiels, autant pour les festivaliers que pour les artistes et les techniciens.

Pour ne pas saturer la ville de Clisson, qui doit déjà gérer ses 350 mètres cubes d’eaux usées chaque jour, Romain Piot et son équipe mettent en place 12 poches de 35 m par 6 m, en plus des cuves enterrées. Elles servent à stocker les eaux usées et permettent de les envoyer progressivement dans le réseau local.

Ce sont environ 500 urinoirs et toilettes qui sont installés sur le site, et l’on retrouve même des fontaines à eau potable, pour essayer de diminuer l’utilisation de bouteilles en plastique.

Un décor soigné sur l’ensemble du site

Un décor soigné sur l’ensemble du site

L’esthétique sous toutes ses formes

– Tout est dans le détail !

Encore une fois, les têtes pensantes n’ont de cesse de faire évoluer le site depuis sa création, jusqu’à paver les deux fosses des Main Stage et celle de la Warzone, ou semer du gazon sur tout le site.
Résultat : la poussière générée par la foule a quasiment disparu par temps chaud, et les phénomènes de boue par temps de pluie également.

L’attention de la production se porte bien entendu sur la qualité sonore de ses scènes, mais l’aspect visuel est devenu, avec le temps, une des composantes principales, en raison des structures pérennes qui sont, en fin de compte, des œuvres artistiques à part entière (statue de Lemmy Kilmister du groupe Motörhead, Kingdom of Muscadet, la Cathédrale, Hell City Square, bars, boutiques, Metal Corner, etc…).
Un tour dans la grande roue permet même de profiter d’un panorama exceptionnel sur le site, et l’on se rend compte à quel point le festival est implanté au cœur des vignes, et pourquoi l’implication des partenaires du secteur de Clisson revêt tant d’ importance dans le maintien d’un tel événement.

Nouvelle statue de Lemmy par l’artiste Caroline Brisset

Nouvelle statue de Lemmy par l’artiste Caroline Brisset

Une réussite humaine

Twiggy est très clair et lucide sur les raisons qui font qu’un tel événement puisse perdurer : « Je suis conscient que notre force réside dans la qualité de nos équipes. Ce sont des passionnés qui connaissent cette musique, qui ont cette “mentalité Hellfest”, et qui savent travailler avec les bénévoles. J’ai navigué sur plusieurs postes et appris avec des gens incroyables comme Pascal « Wally » Magaud, par exemple. J’ai repris son poste il y a quelques années et il est toujours à mes côtés en tant que stage manager.

Ceux qui forgent mon outil de travail, ce sont les membres de mon équipe. Ce noyau dur avec lequel j’ai commencé, à un niveau amateur, se trouve être à présent une des meilleures équipes de professionnels qui soit. Durant toutes ces années, de nombreux techniciens sont devenus intermittents grâce au festival, des carrières entières ont été lancées.

Le challenge de faire évoluer nos équipes en même temps que nous accueillons des groupes de plus en plus gros fut très difficile à remporter. Aujourd’hui, ce festival de taille inhumaine se monte avec une base la plus humaine possible, sans aucun doute ».

Voici quelques chiffres complémentaires sur cette double édition :

  • 6 scènes (8 avec les Hell City et Metal Corner), soit 1 500 m²
  • 111 hectares de site au total (avec camping et parkings)
  • 300 000 litres de fioul utilisés pour l’ensemble des groupes électrogènes (le plus grand chantier éphémère en France)
  • 5 000 bénévoles (60% communs sur les 2 éditions)
  • 600 intermittents du spectacle
  • 400 personnes parmi les prestataires
  • 60 bénévoles composant la Hellwatch (brigade de prévention des violences sexistes et sexuelles)
  • 150 gendarmes mobilisés par jour
  • 22 salariés à l’année
  • 700 festivaliers PMR accueillis
  • 35 000 emplacements répartis sur les campings
  • 700 sanitaires et douches
  • 1000 points d’eau
  • 800 000 litres de bière
  • 4 km de pipeline sous terre pour acheminer la bière (!)
  • 34 800 litres de vin (dont 25 000 l. de Muscadet, production locale)
  • 37 restaurants (avec le Metal Corner)
  • 12 m et 4,5 tonnes pour la nouvelle statue de Lemmy Kilmister sur le haut de la Warzone
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