James Turrell à Gagosian (Le Bourget)

Pèlerinage dans l’architecture d’un monument

À l’Aéroport du Bourget, dans un ancien hangar à avions de 1 650 m² répartis sur deux niveaux, redessiné par Jean Nouvel et HW Architecture, est accueillie depuis le 14 octobre 2024 une exposition monumentale, rétrospective de l’artiste James Turrell. La Galerie Gagosian a revu l’ensemble de ses volumes, plans électriques et de sécurité afin de mettre en place cette exposition présentée comme celle qui réunit le plus d’œuvres de l’artiste depuis ces vingt-cinq dernières années en Europe. Arman Koushyar, chargé de production de l’exposition, nous partage la fabrique de ce monument.

Vue de la Galerie Gagosian (Le Bourget) – Photo © Thomas Lannes

Comment s’est formalisé le projet à la Galerie Gagosian ?

Arman Koushyar : La Galerie Gagosian travaille depuis longtemps avec James Turrell. Il y a 10 ans déjà, l’espace londonien proposait une exposition rétrospective du nom de l’artiste. Puis nos relations ont repris il y a deux ans dans la Galerie de Paris où nous avons présenté l’exposition Confidences, deux pièces murales de la série Glassworks. L’année dernière, l’exposition Light of the Presence était présentée à Athènes avec l’idée de faire un projet d’une autre échelle à Paris, avec la présentation de l’une de ses pièces monumentales, Ganzfeld. Finalement, l’exposition est devenue plutôt rétrospective et composée de différents médiums, des œuvres de différentes époques à différentes échelles. L’idée et le concept de l’exposition se sont vraiment développés entre février et la fin de l’été 2024, c’est-à-dire juste avant le début du montage. Celui-ci a commencé fin août et a duré quarante-cinq jours, jusqu’à l’ouverture mi-octobre pour la Art Basel Paris.

Modélisation 3D de la Galerie Gagosian (Le Bourget) – Document © HW Architecture

Alors que la Galerie Gagosian possède près de douze espaces dans le monde, pourquoi avez-vous choisi l’espace du Bourget ?

A. K. : Cet espace est monumental et permet ce genre de projets. La Galerie Gagosian possède d’autres lieux de tailles similaires dans le monde, notamment à New York, mais l’économie des expositions dans cette ville font qu’elles ne durent pas plus de cinq semaines. Ici c’est un espace où nous pouvons faire durer l’exposition pendant un an et il s’agit là du plus gros budget de production de la Galerie au Bourget depuis son ouverture il y a 15 ans. Enfin, l’enjeu commercial de ce type d’exposition, qui coûte très cher, fait qu’il est impossible qu’elle ne dure seulement que cinq semaines.

Vue de l’exposition James Turrell – Photo © Thomas Lannes – Courtesy the artist and Gagosian

Vous présentez deux installations majeures au centre de la pièce centrale de la Galerie, mais également d’autres formats plus classiques de type dessins, maquettes. Comment, et avec qui, avez-vous redessiné les espaces dans le cadre de ce format hors norme ?

A. K. : Pour accueillir cette exposition dans les temps, nous avons travaillé avec deux sociétés de production pour la totalité de l’exposition, ArtComposit et WORK MILLE PLATEAUX. C’est le studio Matière Noire qui a fait la maîtrise d’ouvrage, l’agence More to Show de Bruxelles la direction technique et Magnum la répartition électrique. Une fois que nous avons reçu les plans de principe de l’équipe de James Turrell, nous avons ajusté les plans à l’espace de la Galerie et fait les plans d’élévation puis réalisé les constructions grâce à tous ces partenaires. À l’origine, nous devions présenter une seule installation et cela aurait été évidemment plus simple. La tournure du projet a changé lorsque nous avons imaginé en présenter une deuxième. Mais Ganzfeld, All Clear et Either Or, une nouvelle installation de la série Wedgework, ne prennent pas le même volume donc nous avons finalement opté pour l’harmonie architecturale et la construction d’un gros cube en gardant les espaces de circulations autour. Nous avons dû occulter l’ensemble de la Galerie, construire les murs de ce cube central, et même dû revoir le plan électrique et de sécurité de l’ensemble du bâtiment. Ensuite, toutes les autres œuvres se sont nichées dans le reste des espaces.

All Clear, 2024, from the series Ganzfeld, 1976 de James Turrell – Photo © Thomas Lannes – Courtesy the artist and Gagosian

Les projets artistiques de James Turrell l’ont mené à interroger des phénomènes perceptifs allant de la privation sensorielle aux effets optiques. L’aspect formellement simple des pièces Ganzfeld, All Clear et Either Or cache bien celui particulièrement technique de leurs réalisations. Pouvez-vous revenir sur la réalisation technique des intentions posées par l’artiste de cette première par exemple ?

A. K. : L’espace de l’œuvre Ganzfeld, All Clear est installée en comprenant son local technique et sa rampe PMR, dans un cube d’environ 20 m x 6 m x 6 m. Elle est présentée dans sa version dynamique avec un programme d’une heure. Cet espace se compose de deux salles aux angles parfaitement arrondis : la première dispose d’un banc et de marches et est éclairée grâce à des lumières LED implantées dans les moulures du plafond. Puis passé la première aperture grâce aux marches, la deuxième pièce dispose de LED incrustées dans les murs derrière un diffusant et laisse place à la méditation devant l’aperture ronde centrale. Cette dernière se compose d’écrans LED de 3 m x 4 m fixés sur un châssis et deux diffusants de 6 m x 6 m sont installés devant. Ce sont les bords biseautés qui créent l’illusion de planéité devant les apertures tandis que le sol, incliné dans sa longueur, prolonge l’effet. James Turrell travaille uniquement avec une référence de peinture qui s’appelle Rosco et ici nous utilisons un blanc mat hyper absorbant. C’est cette référence qui fabrique cet effet de perte des notions de profondeur ou de perspective.

Plan du rez-de-chaussée – Document © Matière Noire

De l’architecture à ses couleurs, c’est également le traitement de la lumière qui provoque ce dysfonctionnement perceptif. Comment a-t-il été réalisé ici ?

A. K. : Du côté des écrans, nous avons travaillé avec PSD, fournisseur français d’écrans LED, pour des panneaux publicitaires. Il est venu installer les six écrans de la série Glassworks et le grand écran pour Ganzfeld, All Clear. Il travaille avec un player-scénario nommé Cenareo, qui est une plate-forme en ligne permettant la programmation et l’allumage des écrans en ligne. James Turrell travaille également beaucoup dans ses projets avec le Studio Barthelmes de Berlin. Toutes les technologies sont installées puis ce sont eux qui, lorsque James arrive, encodent la lumière, programment les chronologies de couleurs et les intensités.

All Clear, 2024, from the series Ganzfeld, 1976 de James Turrell – Photo © Thomas Lannes – Courtesy the artist and Gagosian

Selon vous, jusqu’où James Turrell pourra-t-il pousser les usages des technologies ?

A. K. : Son truc à lui reste l’architecture. Finalement, dans ses œuvres Glassworks, ce ne sont que des formes de couleurs qui prennent le format d’une vidéo, un fichier MP4. Ce qui l’intéresse particulièrement s’ancre définitivement dans des questions d’immersion mais les avancées technologiques, de ce côté, ne le pousseront pas à utiliser d’autres outils immersifs. Il aime plutôt perdre ses publics au milieu de nulle part parce que, selon lui, ces installations, qui possèdent un chemin, permettent l’installation d’un rapport au religieux et aussi à la nature. Nous répondons d’une certaine manière à ce chemin en étant situé au Bourget mais c’est la notion de pèlerinage qui l’intéresse, celui qui mène au lieu de contemplation qui dispose non pas d’une quelconque technologie mais bien d’un espace environnant.

L’exposition At One de James Turrell à la Galerie Gagosian (Le Bourget) s’achèvera le 21 juin 2025

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